Jacques Secrétin, le pèlerin du tennis de table

Ce portrait a été publié dans L’Équipe, le 9 octobre 2013. Nous le republions à l’occasion du décès de Jacques Secrétin, dans la nuit de mardi à mercredi, à l’âge de 71 ans.

« Le ping-pong, c’est quand même pas le foot ou le basket. Alors quand les gens me disent: « Votre mari a été mon idole, il m’a fait rêver », ça m’impressionne toujours. » Cinq ans après leur union, Nathalie Greugny-Secrétin s’étonne encore. En 2000, au moment de leur rencontre, cette avocate ignorait tout de Jacques Secrétin. Elle s’est rapidement rendu compte qu’elle partage désormais sa vie avec une légende du sport français. « Des gens de tout âge l’abordent. C’est comme si chacun se rappelle l’avoir vu, un jour, quelque part. » Les uns se souviennent du champion d’Europe 1976, les autres ont assisté à son show avec Vincent Purkart (décédé en 2015), certains ont joué dans leur jardin sur une table et avec des raquettes siglées « Jacques Secrétin »… La palette est large.

Si à soixante-quatre ans, le pongiste se consacre principalement à sa vie de famille à Tourcoing, il promène toujours son allure svelte et ses éternelles moustaches dans les salles. Licencié au club de Lys-Lille Métropole (qui évolue en nationale 3 chez les hommes et en Pro A chez les filles), il est même encore classé (354e français). « Tant que j’aurai la santé, je tiendrai une raquette », affirme-t-il. Il court aussi la planète. Pas au point d’ajouter un huitième tour du monde à ses « six ou sept » précédents, mais tout de même. Pour la fédération internationale, il forme régulièrement, en Afrique et en outre-mer, des cadres sportifs à l’enseignement du tennis de table.

Détaché du ministère des Sports, il se rend aussi, depuis 2001, dans les prisons. Il y raconte son parcours et présente le diplôme d’animateur sportif qui peut éventuellement offrir un job aux détenus, à leur sortie. « Il faut que je transmette les richesses que j’ai pu recevoir, insiste le pongiste. Quand un détenu trouve un boulot, pour moi, c’est à chaque fois une victoire. Normalement, je suis en retraite à la fin de l’année, mais j’ai décidé de continuer encore trois ans. » Une autre raison justifie cet engagement. « À chaque fois, les quotidiens régionaux et France 3 relatent mes visites. Ce fut un bon moyen de parler du tennis de table pendant que l’équipe de France se reconstruisait. »

« Moi, j’admirais les autres sportifs, et je ne comprenais pas pourquoi ils ne me respectaient pas. J’ai toujours eu ce besoin, peut-être à cause de mon petit gabarit (1,71m), de prouver que le tennis de table est un sport »

Jacques Secrétin

À sa manière, l’ancien gamin de Carvin, une cité minière du Pas-de-Calais, relaie les valeurs inculquées par son père. Directeur d’école et pongiste – comme sa femme et leur fille Simone -, Eugène Secrétin proposait en effet systématiquement l’activité à ses élèves, sur une table bricolée par ses soins. Jacques, pour qui « la plus belle médaille reste celle du fair-play en 1977 », a pris la relève. À six ans, il tient sa première raquette « de la main gauche ». À quatorze ans, pensionnaire de l’INS (aujourd’hui INSEP), il s’échine déjà à convaincre les autres athlètes que le tennis de table est plus qu’un loisir. « Moi, j’admirais les autres sportifs, et je ne comprenais pas pourquoi ils ne me respectaient pas. J’ai toujours eu ce besoin, peut-être à cause de mon petit gabarit (1,71m), de prouver que le tennis de table est un sport. Je leur laissais vingt points d’avance et ils gagnaient un match sur dix », se souvient-il.

À la même période, ce phénomène de précocité (première sélection mondiale senior à quinze ans) constate que les athlètes dont parlent les médias sont ceux qui gagnent. Il délaisse alors un peu son penchant pour le beau jeu et se met à viser les médailles et les titres. Sa longue domination hexagonale et continentale l’érigera en ambassadeur de la France. À une époque où, toutes disciplines confondues, les sportifs tricolores ne trustent pas vraiment les podiums internationaux, le Nordiste est le premier à battre régulièrement les Chinois et Japonais, rois de sa discipline.

L’adolescent qui avait choisi le tennis de table « pour les voyages » plutôt que d’entrer au centre de formation du RC Lens pour le football, y assouvit sa curiosité. En Chine, où il voyage avec l’équipe de France dès 1966, on lui ouvre des hôtels, une voiture avec chauffeur l’attend et les manuels scolaires mentionnent son nom. En Argentine, il croisera même un gamin prénommé Jacques Secrétin ! À Taïpei (Taïwan), sa présence fait même mettre fin à un deuil national. « Le président venait de décéder, raconte celui dont la mémoire regorge de souvenirs. Tout était à l’arrêt ou fermé, mais les autorités ont accepté que notre show ait lieu, à la condition que les spectateurs baissent les yeux et ne rient pas. Évidemment, après dix minutes, les visages se levaient les uns après les autres et tout le monde se marrait. »

« Dean Martin voulait nous embaucher pour six mois à Los Angeles. Mais la fédération française a mis le holà. Huit jours avant une compétition, Jacques n’avait pas le droit de faire de spectacle, pour ne pas se fatiguer »

Vincent Purkart, décédé en 2015

Car pendant plus de trente ans, le pongiste a en effet mêlé deux vies, celle de joueur de haut niveau et celle d’homme de spectacle, associé à Vincent Purkart, dans le « Show Secrétin-Purkart ». Une heure et demie de gags, raquettes à la main, qui a assuré une notoriété planétaire au ping-pong et aux deux acolytes. « C’était le premier argument de pub pour ce sport, affirme Purkart, créateur du spectacle. Chaque année, je refusais des tonnes de propositions. Dean Martin voulait nous embaucher pour six mois à Los Angeles. Mais la fédération française a mis le holà. Huit jours avant une compétition, Jacques n’avait pas le droit de faire de spectacle, pour ne pas se fatiguer. »

La carrière internationale de Jacques Secrétin aura duré vingt-trois ans. Bien au-delà de ses espérances, lui qui, à vingt-trois ans confiait, en 1972, dans l’émission Les coulisses de l’exploit : « Toute bonne période n’a qu’un temps, cinq-six ans. On essaye de faire durer le plus longtemps possible. » Ce qui l’a fait tenir jusqu’à trente-neuf ans ? Une rare et indéfectible passion pour son sport. « Il se délecte de jouer avec les gens, d’échanger avec eux, livre le champion du monde 1993, Jean-Philippe Gatien, qui a assuré des opérations de promotion avec lui, en mai dernier, avant les Championnats du monde à Paris-Bercy. Il peut passer un temps fou à leur expliquer les effets de la balle. Il a un vrai contact avec les autres à travers le ping. »

Jacques Secrétin, lors d’une compétition en 1975. (fonds/L’Équipe)

Louis de Mareuil, l’éditeur de son autobiographie (1), a été marqué par leur passage promotionnel au salon du livre de Paris. « On avait installé une table et Jacques a joué avec tout le monde. À partir du moment où vous allez lui procurer du divertissement et du plaisir, il vous considère autant qu’un joueur chinois. » Claude Bergeret, sa partenaire lors du titre mondial de double mixte en 1977, n’est pas plus étonnée par sa longévité. « Moi aussi, le tennis de table est ma vie, mais Jacques, il faut qu’il joue. C’est bien, tant qu’il se fait plaisir. »

« Je pense avoir été un briseur de carrière. J’avais une marge qui me permettait de m’amuser avec l’autre, ce qui pouvait être vexant. J’ai dû faire souffrir des gens »

Jacques Secrétin

Cela n’a pas toujours été le cas. Secrétin a bien compris que sa starisation lui a valu quelques critiques notamment de ses coéquipiers en équipe de France, lors de son sacre européen en simple en 1976. « Plusieurs autres belles performances françaises passent ainsi quasiment inaperçues », confie-t-il dans son autobiographie. Ce qui ne l’empêche pas d’être maladroit quelques lignes plus loin. Il explique ne pas avoir perdu le titre de champion de France en 1976 mais l’avoir laissé filer en raison d’un différend avec la fédération. Avec le recul, il affirme aujourd’hui : « Je pense avoir été un briseur de carrière. J’avais une marge qui me permettait de m’amuser avec l’autre, ce qui pouvait être vexant. J’ai dû faire souffrir des gens. Mais ce n’était pas mon but. » Resté en bons termes avec tout le monde, Secrétin ne fréquente pourtant pas régulièrement ses anciens coéquipiers.

« On a gagné beaucoup de tournois internationaux ensemble, on a vécu de belles aventures de 1974 à 1987, raconte Patrick Birocheau, champion d’Europe 1980 en double avec lui. Il y avait une culture de la gagne. À cette période, le tennis de table est sorti de l’anonymat. Après, nos caractères sont différents. Je ne suis pas sûr qu’on aurait été amis si on ne s’était pas croisés dans le sport mais, c’est une rencontre professionnelle qui a très bien fonctionné. Je n’aurais peut-être pas atteint ce niveau si je n’avais pas eu la locomotive Secrétin. »

La locomotive ne s’arrête jamais. Le champion des années 70 continue en effet de tourner avec un nouveau spectacle, « Music Ping Show », associé à Patrick Renversé et François Farout (2). De l’extérieur, le tableau pourrait faire penser à ces ex-sportifs qui n’ont pas su passer à autre chose. Jacques Secrétin a entraîné plusieurs années le club de Levallois, qui, sous son ère, a décroché la première Ligue des champions jamais remportée par un club français (1990). Avec la fédération, les relations ont été compliquées. « J’aurais pu être DTN mais je sentais qu’on m’utilisait pour le relationnel et qu’il n’y avait pas de pouvoir. » Le regrette-t-il ? Pas certain. « Je suis un électron libre. Sur le terrain, je me sens utile. » En fait, s’il n’est jamais sorti de sa passion, c’est parce que ce rôle d’ambassadeur, Jacques Secrétin l’a choisi, façonné à sa mesure, lui qui érige le « partage » comme une des valeurs importantes de la vie. Et, après-tout, il lui va comme un gant.

(1) Je suis un enfant de la balle (éd. Jacob Duvernet, 2007).

(2) Champions d’Europe par équipe avec lui à Moscou en 1984.

publié le 25 novembre 2020 à 11h05

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